Skip to main content

Produire son terreau fermier : une logique agricole, écologique et humaine

Sur nos fermes, il y a un endroit très paradoxal. Il est à la fois le point d’arrivée de nombreux éléments organiques qualifiés de déchets et à la fois un point de départ que l’on nomme terreau, un indispensable pour nos semis. Or, parler de terreau pour nos semis c’est généralement parler d’intrant pour une ferme et non d’un cycle pensé et intégré aux différents processus de la ferme. Les intrants touchent pourtant le coeur d’un système agricole et constituent la vision mais aussi l’éthique portée par le fermier. Dans cet article nous allons passer en revue tous les aspects de la production du terreau fermier.

Les grands principes du terreau fermier en vidéo.

Le paradoxe économique de la micro-ferme en permaculture

Sur une micro-ferme, toutes les tâches ne sont pas rentables en temps de travail, produire son propre terreau en fait partie. En effet, le processus est long, physique et demande beaucoup de manipulations de matières organiques. Il est bien plus facile et rentable d’acheter une palette de sacs de 50 litres ou de faire venir une remorque de terreau pour démarrer ses semis. Pourtant, dans une logique agricole qui se veut cohérente, il n'y a pas à d'alternative, ce travail est tout simplement un impératif. La question n’est pas seulement économique, elle est principalement biologique, agronomique et éthique, nous parlons donc d’écologie au sens noble.

Sur une ferme qui cherche à limiter ses intrants, produire son propre terreau revient à reprendre le contrôle d’un élément central : la santé des plantes dès leur naissance. Car avant même de parler de culture en pleine terre, tout commence dans un petit godet. qui contient un substrat.

L’éthique du cycle fermé

Dans une approche agricole conventionnelle, de nombreux éléments viennent de l’extérieur: terreau industriel, compost de plateforme, broyat acheté, fertilisants divers et chaque intrant ramène avec lui une histoire invisible :

  1. consommation énergétique (de la production au transport)
  2. arrivée potentielle de polluants divers (du plastique au composant chimique non testé)
  3. éventuelle transformation industrielle et composants d’origine parfois inconnue

Dans un système agricole cherchant avant tout la cohérence écologique propice à la vie du sol, la santé des plantes et donc celle des consommateurs, l’objectif est souvent différent : fermer au maximum les cycles de matière à l’intérieur de la ferme.

Produire son terreau devient alors une façon simple de répondre à plusieurs problématiques en recyclant ses propres ressources.

Dans le cas précis de La Ferme Épicerie Permacole, la fertilité repose sur un mélange simple, voici ma recette du terreau fermier selon les principes de la permaculture :

  1. La litière ‘accumulée’ des chèvres, riche en azote et carbone
  2. crottin d’âne de la voisine, riche en azote
  3. broyat de bois issu de l'élagage de la ferme, riche en carbone

Ce mélange reproduit un mécanisme naturel fondamental : l’équilibre carbone / azote, un moteur de la décomposition biologique.

Choisir ses intrants : une question de stratégique

Les intrants font partie des sujets les plus complexes à gérer sur une exploitation. Ils se répartissent pour une micro-ferme en trois catégories :

Les intrants chimiques:

Bâches, voile de forçage, protections diverses, produits phytosanitaires… posent une question de cohérence écologique et de dépendance matérielle. Leur usage doit être pensé avec le plus grand sérieux. Il est difficile de se passer de la bâche d’une serre, des pots en plastique… Tandis que les produits phytosanitaires règlent autant de problèmes qu’ils n’en créent ailleurs. Ces derniers sont littéralement exclus de la ferme me laissant souvent pantois, particulièrement face aux vagues d’attaques successives de limaces voraces.

Les intrants organiques:

Compost industriel, broyat issu de plateformes, terreaux horticoles, paillage… ces matériaux, souvent de bonne qualité, introduisent un phénomène discret : la création d’un sol importé. Autrement dit, la fertilité ne vient plus du sol de la ferme, mais d’un substrat superposé provenant de l’extérieur. Pour certains maraîchers, ce modèle fonctionne parfaitement, pour d’autres, l’objectif reste différent : travailler au maximum avec le sol existant et ses ressources.

L’intrant énergétique:

L’énergie la plus connue qui fait tourner nos machines, nous transforme en super travailleurs, considérée à la fois comme la plus fondamentale et la plus carbonée sont le gasoil ou l’essence. Ils effacent pourtant un autre consommateur important: l’énergie humaine, plus précisément la protéine du fermier… et produire son propre terreau demande un effort physique important lorsque la mécanisation d’une ferme est faible.

La fabrication du terreau : un processus simple mais long

La “recette” dont les ingrédients ont été listés plus haut sur la ferme sur un principe agronomique très classique: l’équilibre carbone-azote. Au fil des années, ce mélange évolue, les micro-organismes dégradant progressivement la matière :

  1. l’azote du crottin nourrit l’activité biologique
  2. le carbone du bois sert de structure et de réserve énergétique
  3. l’ensemble se transforme lentement en matière humifiée
  4. Après un tamisage au fil des besoins, le résultat est un substrat particulièrement adapté au semis.

L’activité des bactéries et des champignons du sol est stimulée au long cours, et les organismes décomposent progressivement les fibres végétales et produisent de l’humus, des nutriments assimilables avec une structure stable.

Un travail manuel assumé

Retourner le terreau régulièrement et le tamiser sont des opérations simples… mais particulièrement physiques.

En attente d’une mécanisation car le fermier vieillit, comment tamiser son compost manuellement ?

  1. deux chaises
  2. une vieille porte grillagée
  3. une pelle

La matière compostée est frottée contre la grille pour séparer les particules fines du reste de la structure organique. La fraction la plus fine sert directement pour les semis. Les éléments plus grossiers retournent au compost pour continuer leur dégradation. Ce cycle va durer plusieurs années, jusqu’à ce que le broyat de bois soit totalement dégradé. Si techniquement composte et terreau sont différents, pour votre fermier c’est la même chose au même endroit.

Le terreau: de la santé des plantes à la santé humaine

Le terreau dépasse de loin la simple performance agronomique, car les plantes alimentaires ou médicinales cultivées seront consommées. Produire son propre terreau devient alors une étape cohérente dans une chaîne globale : terreau fermier > sol vivant > plante saine > alimentation de qualité.

La phase de semis est la plus fragile dans la vie d’une plante, il s’agit d’être particulièrement attentif à cette étape. Un substrat adapté doit offrir : les nutriments adéquats, une bonne aération et une bonne rétention d’eau, une activité biologique stable, une structure fine pour le développement des jeunes racines.

Du système racinaire solide avant leur plantation en pleine terre dépendra en grande partie la vitalité des plantes qui seront plus aptes à exploiter la qualité du sol dans lequel elles vont évoluer.

La limite du système : un phosphore présent mais potentiellement faible

Dans un système de terreau fermier basé sur le crottin et le broyat, l’équilibre NPK ne se pilote pas finement comme avec des engrais. L’azote (N) est bien présent grâce au crottin, le potassium (K) est apporté par les cendres de bois, le phosphore (P), en revanche, reste plus discret. Un élément indispensable au démarrage des plantes, notamment pour le développement racinaire, le phosphore, bien que présent en quantité modérée dans ce type de substrat, l’est surtout sous des formes lentement disponibles.

Cette situation n’est pas forcément problématique selon la nature des cultures, un terreau de semis n’a pas vocation à être riche, mais avant tout équilibré. Un excès de fertilité serait même contre-productif. Néanmoins, cette relative faiblesse en phosphore constitue une zone de vigilance agronomique, plus qu’un défaut bloquant.

Une piste d’amélioration : intégrer les poules au système

Une évolution de ce type de système pourrait passer par l’introduction de volailles dans une rotation annuelle avec plusieurs intérêts.

Un apport organique plus riche

Le fumier de poule est généralement plus concentré que celui des équidés, notamment en azote et en phosphore. Il permet d’enrichir le compost de manière plus complète, tout en restant dans une logique de production à la ferme.

Activation biologique

Par leur activité, les poules stimulent la décomposition :

  1. elles grattent et fragmentent la matière,

  2. elles mangent les graines en surface emportées par le vent,

  3. elles accélèrent le mélange entre carbone et azote.

Ce travail mécanique et biologique peut améliorer la dynamique du compost, mais nécessite un intrant alimentaire…

Limites à prendre en compte

Cependant, leur action doit être maîtrisée :

  1. le mélange est irrégulier, il faudra le remuer en profondeur

  2. le fumier est très puissant et doit être composté avec précaution

L’intégration de poules peut venir soutenir le système mais il faut vérifier si le travail avec l’animal ne viendra pas ajouter du travail au travail. Le mieux est l’ennemi du bien.

Un système évolutif plutôt qu’un système parfait

Ce type de terreau ne cherche pas à atteindre un équilibre chimique parfait, il s’inscrit dans une logique autre, un système vivant, cohérent et améliorable, qui utilise les ressources disponibles sur la ferme ou à proximité tout en considérant l’évolution des plantes et la biodiversité associée.

Pour élargir le sujet, le terreau n’est pas seulement une problématique technique ni même le choix d’un modèle agricole, il faut considérer la production d’un terreau fermier comme étant la production agricole en elle-même.

Acheter un produit issu d’une micro-ferme qui limite les intrants, c’est souvent acheter plus qu’un aliment ou une plante transformée, c’est consommer ce qu’il y a de plus proche d’un processus sain car intégré au cycle des matières, et riche de son terroir.

Panier

    Votre panier est vide